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Mes Réactions : Le temps des GrÂces, le Film

Sorti en 2010 dans trop peu de salles, le documentaire « Le temps des grâces », premier long-métrage réalisé par Dominique Marchais, n’a pas bénéficié de beaucoup de promotion. Il faut dire qu’avec un film de 2 heures sur la situation de l’agriculture en France, on peut vite penser que ça va faire peu d’entrées. Après être tombé un peu par hasard sur des critiques très positives de ce film, je me suis acheté le DVD dans mon magasin préféré.

Le scénario

A travers les témoignages d’agriculteurs, d’un couple de microbiologistes du sol, d’un économiste, d’un écrivain, d’un paysagiste ou encore d’ingénieurs agronomes, le film enquête sans parti pris sur la situation de l’agriculture d’aujourd’hui, en France. Lentement (un poil trop à mon goût), sans effet, les agriculteurs témoignent des changements intervenus au cours de ce siècle, de leurs causes et de leurs conséquences. Le film trace ensuite la voie de ce qui pourrait être un nouveau projet d’organisation de l’agriculture française.

Un documentaire convainquant et atypique

Complètement étranger à cet univers et empli de préjugés mais intéressé par le sujet, c’est dans une démarche plutôt volontariste que j’ai regardé ce documentaire.

Le rythme général du film, lent, change radicalement des habituels défilés d'images s'enchaînant à toute vitesse. Ici, on prend son temps, on regarde le paysage. Cela pourra, dès le début, rebuter les moins motivés. Il ne serait malheureusement pas capable d’intéresser des enfants, par exemple, voir même des adolescents ou des jeunes.  Pourtant, le thème est bien traité. En fait, on en ressort comme après avoir assisté à une discussion avec des gens de ce métier. Sans artifice.

J’aurai peut être pourtant aimé plus de concret : avoir une idée de la situation des élevages, des industries alimentaires.  Bien sûr, d’autres films traitent du sujet, comme Food Inc. Mais ceux-ci sont souvent plus tournés vers le spectaculaire, pour dénoncer, à juste titre, les cas les plus extrêmes, tout en ayant un regard un peu moins tourné vers la réalité dans son ensemble. Ce qui pourra donner des arguments à ceux du métier, qui pourront rejeter le débat en arguant que ces documentaires ne concernent qu’une minorité.

Ceci dit, le Temps des grâces propose des améliorations et suggèrent de repenser le système de l’agriculture.  Il permet de comprendre pourquoi les agriculteurs ont cherché à améliorer le rendement, comment les ingénieurs agronomes ont appauvris, voir tué la terre. Et enfin, comment concilier progrès et agriculture durable.

Ce qu'il faut en retenir :

Là où nous sommes arrivés :

- L’agriculture moderne navigue à vue, dans le brouillard, les politiques ne réfléchissent plus. Ils subissent les pressions de puissants lobbies et agissent lors d’une crise. Pour le reste, laissons faire le marché.

- Pour permettre le regroupement des parcelles afin de  faciliter le travail des agriculteurs, l’arrachage des haies a conduit à une désertification des écosytèmes. Les champs qui s’étendent sur des kilomètres ne sont pas propices à l’établissement d’espèces animales, hormis certaines espèces considérées comme nuisibles, comme les campagnols, qui sont ainsi débarrassées de leurs prédateurs naturels (belettes…).

- Les vignes avaient auparavant une durée de vie d’une centaine d’année. Elles donnaient du bon vin à partir d’une vingtaine d’années. Les vignes d’aujourd’hui peinent à dépasser les vingt ans. Elles survivent tant bien que mal dans un sol mort grâce à l’apport d’engrais.

- Les agriculteurs façonnent le paysage Français. S’il n’y a pas pour eux d’avantages économiques à préserver un bocage ou une tourbière, les agriculteurs les détruisent pour le transformer en un champ.

- L’élevage demande beaucoup plus de travail que les céréaliers : une présence quotidienne. Les céréaliers, eux,  peuvent attendre la pousse de leur produit et prendre des vacances. Certains peuvent vivre à la ville et ne se rendent dans leur ferme que pour y travailler.

- Les agriculteurs avaient des conditions de vie difficiles. La modernisation était pour eux l’occasion de produire plus (le concept de nourrir le monde), plus facilement. Très logiquement, ils revendiquent le droit de pouvoir partir en vacances, comme tout autre métier.

- Les agriculteurs s’endettent : pour reprendre des terres, même si celles-ci appartenaient à leurs parents (droit de succession.??) et pour investir dans le matériel et les intrants. Pour survivre, ils doivent produire un maximum.

- Les citadins, dans les villes, sont déconnectés et désintéressés des campagnes.

- Les agriculteurs ne valorisent pas leurs produits et le considèrent comme une matière première, voir « un minerai ». Beaucoup se sont considérés comme de simples industriels. Les agriculteurs « artisans » sont devenus rares.

- Le nombre d’agriculteur est en constante diminution depuis longtemps.

- Alors que depuis des siècles, les paysans choisissaient les espèces spécifiquement adaptés aux sols/parasites/prédateurs locaux (exemple du coton poilu limitant l’accessibilité de sa sève aux insectes) créant une diversité très riche d’espèces, les ingénieurs agronomes ont sélectionné un seul type d’espèce répondant à des critères de rendement maximums mais fragiles et nécessitant un apport très fort d’engrais, de pesticides… Et finalement, malgré une augmentation certaine des rendement (mais à quel prix ?), les rendements promis n’ont jamais été atteint.

Ce qui doit changer :

- Repenser le système global. Notre société doit penser à plus long terme, sur 25 ans au moins.

- Les sols sont morts ou à l’agonie. Il faut leur redonner de la vie. Pour cela, la solution proposée par un couple de microbiologistes spécialistes des sols  et testées avec succès, serait, dans un premier temps, de replanter toutes les haies arrachées par les agriculteurs, selon une disposition qui les arrangerait. Tous les bois raméals fragmentés (mélange des résidus de broyage de rameaux de bois frais)  obtenus lors de l’entretien régulier des ces haies pourraient ensuite être épandus sur les sols. En moisissant, le bois raméal redonnera de la vie au sol.

De plus, ces haies pourraient favoriser le retour de la biodiversité.

- Ne plus chercher à nourrir le monde. Le monde doit se nourrir lui-même. La France ne doit pas essayer de s’aligner sur la vente des produits à bas coût, l’obligeant à produire de grande quantité et à subventionner ses agriculteurs. Notre pays doit se démarquer en produisant des produits de qualité et en valorisant son savoir faire. L’agriculture doit redevenir un métier d’artisans et non d’industriels.

Un exemple donné dans le film est celui du blé. Nous avons augmenté notre production de blé grâce aux techniques modernes. Seulement, ce blé est d’une qualité inférieure à celui que nous produisions auparavant. Cela se ressens jusque sur la qualité gustative et de conservation de pain. L’avenir économique de la France est de reproduire du blé de qualité puis de le valoriser en pain de qualité pour relancer sa consommation et en exporter. Produire moins, mais de meilleure qualité. Nous pourrions exporter plus de farine haut de gamme, voir de pains ou des boulangers. Ainsi la France exporte du vin de qualité en tête du classement pour les ventes à l’étranger en valeur.

- Idéalement, les communes ou collectivités doivent acheter les terrains agricoles et trouver ensuite des agriculteurs pour s’en occuper. Cela pourrait permettre d’éviter l’endettement d’un agriculteur tout en responsabilisant tout de même celui-ci.

- Lors de la formation des agriculteurs, il y a des aberrations, comme une nombre d’heures très réduits sur l’activité biologique du sol. La majorité des cours étant consacrés aux machines ou engrais et pesticides.

- La nature travaille gratuitement et n’est pas brevetable, contrairement aux OGMs, engrais…. Donc les lobbies sont contre l’agriculture durable.

- La solution reste l’éducation des enfants. Par exemple, même si ceux-ci sont d’une origine modeste donc ayant un accès plutôt limité aux produits discounts, la conversion de nos cantines vers le bio ou des produits de qualités pourraient éduquer leurs goûts et permettrait une plus grande égalité par rapport aux familles plus aisées.

Quelques citations :

« Sur un marché international, l’avantage comparatif de la France est d’avoir une agriculture qui produit à petite échelle des produits d’excellente qualité sanitaire et gustative. La vocation de la France n’est pas de faire du dumping à des paysans pauvres. Les pays du tiers monde doivent se nourrir par eux-mêmes, notre vocation n’est pas de les nourrir. » 

Marc Dufumier, enseignant chercheur AgroParisTech, Paris

 

« Si nous ne sommes pas capables de produire ce que personne d’autre dans le monde n’est capable de produire, nous n’avons aucune chance dans l’avenir. »

 Lucien Bourgeois, économiste, Paris

 

« Une multinationale qui travaille dans l’agroalimentaire fait son business en se servant de l’image du petit paysan des Cévennes. Le goût est certainement différent... mais qui connaît le goût ? »

 Patrick Libourel, éleveur à Lanuéjols, Gard

 

« Je pense que tant que les urbains n’auront pas pris à bras le corps cette question de leurs campagnes, et sans réconciliation de ces deux mondes, il n’y aura pas d’espoir... C’est quantitativement les urbains qui peuvent faire pression. Et comment leur réapprendre ? Il n’y a que l’éducation, l’école. » 

Michel Corajoud, paysagiste, Paris

 

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